Chronique 2025 31-32
Revue de presse du 22 novembre au 5 décembre 2025
Tableaux des parutions en fin de chronique
par Frédéric Palierne
dessins Jean-Marc Vulbeau
correction Cécile Lorgeoux
mise en ligne Jacques Chaumet
Ces deux dernières semaines, l’actualité tourne autour de publications consacrées à des figures plus anciennes, des biographies d’autrices vivantes ou mortes, de la correspondance, bref tout ce qui fait la littérature sans être dans l’urgence. On retrouvera quelques noms connus, parfois avec surprise, d’autres qui confirment leur statut posthume. Au-delà de ces ouvrages, encore quelques lueurs d’actualité… et des cadeaux.
Julien Gracq et André Breton
Mais l’évènement de la semaine reste l’interview de Boualem Sansal en une du Monde des Livres (28/11). L’écrivain ne pose pas, ne se justifie pas même s’il rappelle que sa femme l’appelle Gaston Lagaffe. Son expérience en prison a-t-elle mêlé écriture et liberté comme il a pu le dire auparavant ? « Non, pas du tout. Ce que j’ai dit alors n’est en fait pas valable. En prison votre esprit est bridé, vous êtes pris par des questions quotidiennes (…) je ne crois pas avoir pu penser par moi-même, à aucun moment. J’ai essayé, j’étais trop pris dans la machine ». Il rappelle les pressions dont lui et sa femme ont été victimes et il rappelle son engagement contre l’islamisme. Un entretien accordé à Libération confirme cette tendance ainsi que son besoin de repos avant de commencer une nouvelle oeuvre. N’écrit pas en prison qui veut.
Verlaine si. Il a connu pour sa part ces conditions de vie et Charles Dantzig en une du Monde des livres rappelle que « Dans « impair », il y a le nombre de pieds contenus dans un vers, mais aussi les impairs que l’on commet. Verlaine n’en a pas été avare. » La Pléiade offre une nouvelle édition du poète, ce qui confirme la bonne santé de sa postérité en cette fin d’année.
Beaucoup de publications liées à la postérité dans les cahiers livres de nos quotidiens, à commencer par les correspondances comme le souligne le Figaro littéraire (27/11) à sa une. Deux types essentiels ; soit entre deux écrivains, soit autour d’un auteur et de ses multiples destinataires. On publie les lettres qu’échangèrent Jane Austen avec sa soeur Cassandra et qui révèlent un portrait de famille en creux, au sein de laquelle les fratries sont solides. Il y a aussi celle entre André Breton et Julien Gracq dont Thierry Clermont nous dit : « Trop souvent la révélation de la correspondance entre deux fortes personnalités tourne à la déception voire à l’ennui », avant de nous rassurer « Il n’en est rien pour ce corpus de lettres par Gracq et Breton entre 1939 et 1966. » Celles de Zweig ou de Dumas quant à elles révèlent une graphomanie galopante dans ce domaine, entre 20 et 40 000 pour le premier, tandis qu’on en est au onzième tome sur douze pour le second. Reste celle entre Mauriac et son fils que nous avions évoquée dans une précédente livraison. Ce n’est pas fini.
LibéS évoque pour sa part celle de John Le Carré que Philippe Lançon examine avant tout sous l’angle de la famille (29-30/11). Entre détestation d’un père escroc, « Notre géniteur était un aliéné, un fou furieux, et dans mon souvenir un homme répugnant. Je ne l’ai jamais pleuré, il ne m’a jamais manqué, je me suis réjoui de sa mort. Est-ce si terrible ? Je ne crois pas », et soutien, à ses fils, par exemple. Quant à Tony Blair, il est « Ce gamin qui joue à des jeux d’adultes et fout notre monde en l’air dans sa voiture de Oui-Oui. » A noter l’article d’Alexandra Schwartzbrod qui souligne, dans le même numéro le poids des livres d’espionnage en revenant sur cinq publications dont celle du fils de Le Carré. Prolongation également dans le dossier que consacre le Figaro littéraire (04/11) même s’il s’ouvre sur ce constat : « La guerre froide ne se résume pas, comme dans un roman de John Le Carré, à un face-à-face entre espions américains et soviétiques. » Mais enfin il s’agit tout de même de nous évoquer un livre traitant de l’opération de la CIA pour faire circuler les livres de Camus, Orwell ou Brandys dans des doubles-fonds de valises, de camions, etc. L’autre moitié de l’article est pour l’affaire Ben Barka dont Jacques de Saint-Victor rappelle qu’elle mêla anciens de la Gestapo, agents du Mossad et militaires marocains.
Il y a aussi les mémoires et Margaret Atwood a accepté de livrer les siens. Enfance marquée par la nature et évolution de la vie ; « Parfois, mais quand vous êtes jeune, beaucoup d’événements sont des tragédies. Les années passant, à la quarantaine, ces tragédies de la jeunesse deviennent des comédies. Et quand vous êtes plus âgée, vous vous dites : mais qui étaient ces gens ? » Moins anecdotique, son récit de l’évolution de l’édition au Canada qui n’a pas pris le virage du livre de poche comme Penguin (GB) ou Pocket Books (US) ; « Et dans les librairies, les « vrais » romans étaient placés d’un côté, les canadiens de l’autre, à côté des calendriers à feuille d’érable. On ne les prenait pas au sérieux. » On y retrouvera également ses combats pour les femmes et ceux pour les oiseaux.
Quant à Hannah Arendt, elle fait l’objet d’une nouvelle biographie qui, nous dit Élodie Maurot dans Livres & Idées, est « concentré sur deux période de la vie d’Arendt : les années parisiennes qui suivent sa fuite d’Allemagne en 1933, et la période américaine, entre son arrivée aux Etats-Unis, en 1941, et la publication des Origines du Totalitarisme, en 1951. » On découvre une philosophe engagée dans l’action sociale et pas seulement dans la résistance intellectuelle.
Pour les femmes aussi mais dans le registre de la création, les nouvelles de Mariana Enriquez, toujours aussi terrifiantes et qui accumulent toutes sortes de supplices faits aux femmes : l’une pourrit sur pied, l’autre est agressée par la robe qu’elle porte, une autre encore voit son visage s’effacer peu à peu, les traits comme gommés. C’est que, nous dit Muriel Steinmetz du Rendez-vous des livres, « Mine de rien, la romancière ravive un passé qui saigne toujours, fait de morts violentes et de disparitions inexpliquées, lesquelles hantent et contaminent sa prose autant que les consciences de l’Amérique latine. » (04/12)
Spécial cadeau
Une biographie encore, en tête du Livres et Idées (27/11), celle de Samivel, dont Guillaume Goubert souligne la facilité avec laquelle il passe du dessin à l’alpinisme (premier Mont-Blanc à 16 ans). Le reste du cahier est consacré aux Beaux livres avec à la fois des albums (Art déco, Notre-Dame, Camille Claudel, L’Âne) et des republications illustrées (Saint-Ex, Tesson, Sepúlveda). Sans compter l’excellent Bernard Stora consacré aux fiches de tournage du Cercle rouge.
Côté jeunesse on se tournera du côté du Rendez-vous des livres (27/11) qui couvre le salon du livre jeunesse de Montreuil ; des figures et des titres émergent comme La Grippe, L’Histoire du non, Est-ce qu’on voit mieux les rêves si on dort avec ses lunettes ?, La Boutique des ténèbres, ou encore Skeletos, l’affaire du sceptre volé. L’autrice mise en valeur s’appelle Joëlle Jolivet et développe une héroïne, « Miss Chat », qui, nous dit Lucie Servin, « est une anti-Catwoman, un croisement entre Fantômette et Greta Thunberg : une détective asociale, accro au lait de fraise qu’elle boit au Polp’z, bar tenu par Ole, un octopode muet. » Le titre ? Le Secret du Viking King.
Et pour clore cette quinzaine un livre à la croisée de l’Histoire, de la littérature et de l’art. Claire Devarrieux dans le LibéJ (04/12) a lu le récit que Sherill Tippins a consacré au 7, Middagh Street à Brooklyn, sorte de phalanstère pour artistes qui voit cohabiter « un homme de presse new-yorkais, une jeune romancière du Sud des Etats-Unis, un poète anglais » dans une ancienne pension de famille à l’adresse susnommée. On aura reconnu Carson McCullers et W.H. Auden ou pas, mais la maison accueillera également Benjamin Britten, Paul Bowles. Auden deviendra presque naturellement l’administrateur de la communauté, tandis que l’argent viendra de Gipsy Rose Lee… stripteaseuse (et future autrice de polar), qui s’installe avec sa cuisinière et instaure un climat plus confortable : « La civilisation était arrivée à Middagh Street, le vrai travail pouvait commencer », commente l’autrice. Et toute cette histoire sur fond d’entrée en guerre des États-Unis.
Index des articles parus dans la presse du 22 au 28 novembre 2025 (cliquer pour télécharger le tableau en PDF)
Index des articles parus dans la presse du 29 novembre au 5 décembre 2025 (cliquer pour télécharger le tableau en PDF)