Chronique 2026 – 11
Revue de presse du 14 au 20 mars 2026
Tableau des parutions en fin de chronique
par Frédéric Palierne
dessins Jean-Marc Vulbeau
mise en ligne Jacques Chaumet
Cette semaine, guerre, souvenirs de la guerre, mémoires de la guerre, mémoire familiale, orale, mémoires écrits, carnets, journaux. Sans compter les travaux des historiens. L’ensemble des unes tourne peu ou prou autour de ce sujet. Et plutôt prou, à proprement parler.
Les Unes
Un numéro spécial du Monde des Livres intitulé Face à la guerre et qui s’ouvre sur les textes de plusieurs écrivains, Charif Majdalani, Azar Nafizi, Richard Ford, Zeruya Shalev et d’autres encore. Tendance générale la détestation de la guerre et de ce qu’elle fait « à mon pays » même récits de frappes chez Majdalani ou Zeruya Shalev et mêmes conclusions sur l’impuissance des populations devant la fuite en avant israélo-américaine, la première lancée à fond dans le massacre, la seconde, erratique, à la remorque noyée entre volte-face et mensonge. Zeruya Shalev, tout en reconnaissant la nécessité de faire barrage à l’Iran, remet en perspective la cascade de mensonges d’un pouvoir qui a mené au 7octobre et au désastre libanais. Même remarque sur le mensonge chez Richard Ford et même constat chez les deux écrivains, il faut changer de pouvoir… à Jérusalem et Washington.
Liban toujours mais du côté de la famille avec le récit d’un retour au pays après 17 ans d’absence. D’un retour et de la nécessité du retour pour l’autrice, retour surprise : « Ma mère a instauré une règle d’or : ne jamais annoncer un voyage de crainte qu’un malheur s’abatte sur l’avion qui nous ramène au pays. » Elle redécouvre donc ce pays aux communautés multiples mais dont le point commun, assure-t-elle, est « tous bords politiques confondus : les apparences » Christophe Henning relève la formule qu’elle utilise pour caractériser le Liban pays « encore en gestation comme il l’était au moment de sa création. Jamais souverain jamais abouti. »
La une du Rendez-vous des livres pour les carnets de Missak Manouchian, dont l’ensemble s’arrête au moment de la guerre et de l’entrée dans la clandestinité. Ils donnent à voir un homme qui a échappé à un génocide, et qui consigne tout de sa nouvelle vie en France. Clément Garcia relève sa soif de culture, jamais assouvie, : « A partir de 1930 (…) le style se fait moins concis et l’apprenti poète entreprend de longues divagations qu’accompagne une quantité phénoménale de cotes d’ouvrages consultés dans les bibliothèques parisiennes »
La petite-fille est apicultrice, sa grand-mère, cantatrice et résistante. « On est une famille très joyeuse, où on parle beaucoup, mais jamais des choses importantes. Aujourd’hui, j’ai compris pourquoi. » Sa grand-mère a été déportée à Ravensbrück camp dans lequel elle rencontre l’amour de sa vie, chinoise et lesbienne. Elles vivront ensemble après-guerre, au Venezuela notamment. Il y a déjà de quoi écrire un film ou un documentaire (c’est fait). Mais la petite-fille va plus loin, s’interroge désormais sur sa mère qui a mis de côté les archives familiales et la musique également, caché des éléments sur le véritable père de son frère, mais en laissant néanmoins intacts les informations variées que contiennent tous les documents archivés. Une variation intéressante sur ce qui fait la famille.
Marcel Benabou se souvient également, notamment de François Le Lionnais notamment sans qui l’Oulipo ne serait rien. D’où le titre de son livre Glose pour FLL ; il reprend le travail de ce dernier qui œuvrait sur le vide dans la langue en créant des poèmes de peu de mots. Question de Frédérique Roussel : « -Il fait du vide et vous vous faites le plein ? – C’est tout à fait ça. J’ai pris le contrepied, mais en prenant au sérieux sa contraction et en montrant tout ce qu’il pouvait y avoir derrière. » D’où un appareil de notes et de références infinis et son invariable habitude de s’adresser au lecteur. D’où aussi d’autres titres réédités comme Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres et Jette ce livre avant qu’il soit trop tard.
« S’imagine-t-on une horde de plusieurs milliers de Mathilde Panot prenant d’assaut l’Elysée ? » C’est la question que pose Jacques de Saint Victor dans le Figaro littéraire à propos d’un livre qui analyse le rôle des femmes dans la Révolution. Tout en reconnaissant les qualités de l’ouvrage, notre critique assaisonne ses conclusions, les femmes se sont soulevées spontanément le 5 octobre 1789, forçant la famille royale à quitter les lieux. « C’est beau comme du Michelet ou du Victor Hugo ! Donc, méfiance ». Pour le critique, le mouvement des femmes est sanguinaire et manipulé, notamment par « Lafayette, ce général démagogue toujours incapable de dire non à la popularité. » Conclusion : « Comment un esprit fin peut-il se laisser aller à tant d’indulgence pour la violence ? Et parfois tant de naïveté ? (…) Pour Chavanette, ces journées furent « plus qu’un rêve, une marche vers ce qu’on appelle le progrès ». On ne doit pas avoir la même définition de ce terme »
Dans le Pêle-mêle.
Marie N’Diaye entre dans la collection Quarto, ce qui est un début d’hommage à l’ensemble de son œuvre, l’ensemble de la presse le souligne et Patrick Grainville en particulier qui lui tresse un article tout en lauriers : « La souffrance est première, la malédiction des familles. On se croirait chez Sophocle plutôt que dans une littérature militante qui dénoncerait nos misères sociales. Ce souci politique est loin de disparaître de l’œuvre, mais ce n’est pas sa tête de proue » Il met en valeur au contraire son imagination, les sauts et les ruptures dans le texte qui mènent vers d’autres mondes, mais sans référence à un quelconque folklore, ce que souligne également Raphaëlle Leyris dans le MDL (28/02). Grainville raconte qu’une femme tombe et se change en oiseau « C’est comme ça ! Irrationnel ? Qu’est-ce qu’on en sait ! » Il n’évite pas non plus la question politique se moquant des instances qui avaient critiqué l’obtention du Goncourt. « N’empêche que l’homme politique a eu de lourds ennuis. Il faut se méfier des femmes écrivaines inspirées ! » Le critique-écrivain du Figlitt termine cependant sur une formule plus englobante « Mais le mystère, chez elle, reste l’âme des choses. Une incertitude primordiale, un vacillement de l’identité, une crise des liens d’amour. La puissance infinie de la fragilité »
Une semaine qui souligne la continuité entre l’histoire et l’actualité, à chaque semaine sa thématique.
Index des articles parus dans la presse du 14 au 20 mars 2016 (cliquer pour télécharger)